Le temps est un droit, avec Marina Lafay
Les enfants sont-ils aux 35 heures par semaine ?
Marina Lafay assume le caractère provocateur de sa question, mais elle l’utilise pour souligner un parallèle entre le temps de travail des adultes et celui, souvent sous-estimé, des enfants. En effet, si l’on additionne toutes leurs activités — scolaires, extrascolaires, loisirs, etc. —, les enfants dépassent largement les 35 heures hebdomadaires :
« Les enfants sont probablement, si on compte le périscolaire, sont à une cinquantaine d'heures pour la plupart d'entre eux, dans un environnement qui est contraint, structuré, soumis à un regard extérieur qui est celui de l'adulte. »
Bien que la libre activité soit de plus en plus valorisée, le temps des enfants reste largement encadré par des contraintes (horaires fixes, obligations de ponctualité, etc.). Même les activités périscolaires contribuent à remplir leurs agendas : trois quarts des enfants de 9-10 ans en ont au moins une, et un tiers en cumulent deux.
Marina Lafay explique que dans le cadre des politiques temporelles, des enquêtes comme celle menée à Barcelone auprès de 5 000 enfants révèlent que l’un des souhaits des enfants est d’avoir plus de temps libre et choisi, surtout pour jouer et s’adonner à leurs passions.
Mais au-delà des activités extra-scolaires, le temps des enfants peut aussi être dédié à d’autres tâches qui ne sont pas mesurées. Les enfants peuvent être des aidants familiaux, auprès d’un proche ou pour soutenir une activité professionnelle.
« Le temps de l'enfant, au-delà des activités scolaires, périscolaires et de loisirs, c'est aussi parfois un temps de travail non reconnu. »
Faut-il adapter le temps de l'enfant à la saison et en particulier à l'été ?
Marina Lafay a étudié lors de ses recherches différentes gestions du temps de l’enfant, notamment au Mali.
« A la saison chaude les périodes scolaires un petit peu adaptées : ça commence à 8h et ça s'arrête à 12h30 »
Des expérimentations sont aussi menées en France souligne Marina Lafay. Certaines villes françaises, comme Montélimar, expérimentent de nouveaux rythmes scolaires, réduisant par exemple la pause méridienne à une heure (8h-12h / 13h-15h).
Comment sortir de l'urgence ? Et ne pas embarquer nos enfants dans ce rythme effréné ?
Le temps des parents et celui des enfants sont étroitement liés : sous la pression d’un emploi du temps surchargé, les parents transmettent souvent leur rythme effréné à leurs enfants. Résultat, une véritable « génération dépêche-toi » émerge, où la course contre la montre — pour récupérer les enfants à l’école, enchaîner les activités, etc. — devient la norme, surtout quand ceux-ci ne sont pas encore autonomes dans leurs déplacements.
Marina Lafay se penche également sur la situation des familles monoparentales, qui concerne majoritairement des femmes :
« En Europe, plus de 30% des femmes se plaignent de manque de temps et disent en souffrir. C'est un problème auquel on doit répondre au niveau de la politique, puisqu'on parle aussi de burn-out parental. »
Se pose alors la question de droit au répit. Le télétravail est parfois présenté comme une solution pour ralentir ce rythme mais Marina Lafay explique qu’au contraire, il accentue les inégalités. La femme étant au foyer est plus encline à prendre en charge les tâches ménagères.
Les politiques temporelles s’intéressent aux moyens de sortir de cette forme d’urgence constante. Marina Lafay formule comme un rappel :
« Avoir du temps pour soi est un droit fondamental, pour nous les adultes, notamment pour les femmes qui en manquent, et pour les enfants. Le temps, c'est un droit. »
La Convention internationale des droits de l’enfant reconnaît ainsi le droit aux loisirs, à la détente et au sport comme des droits fondamentaux. Pourtant, un point essentiel est souvent négligé : pour en bénéficier, les enfants doivent d’abord disposer de temps disponible. Et les inégalités qui traversent notre société se constatent aussi dans cette disponibilité de temps.
Les inégalités face au temps se creusent : les familles aisées peuvent s’offrir des services (aide ménagère, etc.) pour gagner du temps, tandis que les plus modestes en sont privées. Pour Marina Lafay, une réflexion s’impose donc sur la manière de garantir un véritable droit au temps pour tous.
Cet article reprend la présentation de Marina Lafay, élue, adjointe à la mairie de Strasbourg en charge de la petite enfance et de la parentalité, et présidente de Tempo territorial, devant la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant le 5 septembre 2025.